Voyage 5 minutes 04 mars 2026

Ces trois villes de l'Alabama qui incarnent sa culture culinaire

Des chefs de Birmingham, Mobile et Huntsville nous livrent leur vision de l'âme culinaire.

Pour comprendre l'identité culinaire de l'Alabama, il faut d’abord observer ses villes. À commencer par Mobile : son port façonné par le commerce international et l’abondance des ressources du golfe du Mexique raconte les origines de l'État. À Birmingham, la cuisine des restaurants, influencée par un passé complexe où se mêlent Sudistes, Afro-américains, migrations et industries, met en valeur les grands classiques de l’agriculture régionale. Huntsville, quant à elle, est forgée par la conquête spatiale et l’immigration mondiale, et sa scène culinaire est marquée par les influences internationales. Ces trois villes, parce qu’elles font vivre son patrimoine gastronomique, sont le reflet de la culture culinaire de l'Alabama.

Dans le tout premier Guide MICHELIN dédié au sud des Etats-Unis, quinze restaurants ont été distingués comme les meilleurs de l'Alabama. Et trois villes ont été remarquées pour avoir su mettre en valeur son étonnante diversité gastronomique.


Mobile

Fondée par les Français en 1702, Mobile a précédé la création de l'État de l'Alabama de plus d'un siècle, et sa culture culinaire porte cette riche histoire. Bien avant l'arrivée des colons européens, les communautés amérindiennes récoltaient des huîtres et cultivaient le maïs, laissant derrière elles des monticules de coquillages qui parsèment aujourd'hui encore la région du delta du fleuve Tensaw. Ce sont ces mêmes coquilles qui ont ensuite servi à paver les premières routes de la ville et, mélangées au plâtre, à la construction des murs.

Avant d’intégrer les États-Unis en 1813, Mobile est passée sous contrôle français, britannique et espagnol, intégrant au passage diverses influences culinaires grâce à son port et à ses routes commerciales la reliant au monde entier. La préparation des fruits de mer locaux, qui intègre des méthodes de salage et salaison ainsi que des bouillons longuement mijotés rappelant les ragoûts provençaux, a été inspirée par ces multiples traditions qui ont aussi introduit l’élevage et les desserts cuits tels que les crèmes pâtissières, les tartes et le pouding au pain.

À partir de 1707, les esclaves venant d’Afrique de l’Ouest ont apporté le gombo, les pois et différents assaisonnements traditionnels qui ont perduré jusqu’aujourd'hui. Le plat appelé « gumbo », composé de gombo (appelé ki ngombo en Afrique de l’ouest), de la poudre de filé des Choctaw et de roux français, incarne parfaitement ce mariage des cultures.

Le jambalaya a fait son apparition dans les livres de cuisine de Mobile des décennies avant que la Louisiane ne la revendique, tandis que le pouding à la banane est lié au commerce de bananes du début des années 1900.

© Marylyn Gafford/The Noble South
© Marylyn Gafford/The Noble South

Chris Rainosek, chef-propriétaire de The Noble South élabore ses menus en s’appuyant sur les fermes et les pêcheurs locaux, et trouve ses laitues hydroponiques, ses légumes verts et ses herbes aromatiques chez Local Appetite Growers, un petit collectif agricole. Situé dans le Scheuermann Building, une bâtisse conçue en 1893 par l'architecte Rudolph Benz, le restaurant suit le rythme des saisons et du golfe du Mexique. Crevettes fraîches, huîtres et crabe bleu sont préparés avec des méthodes inspirées des traditions françaises, africaines et autochtones; chaque plat reflète ainsi une tranche de l'histoire de Mobile. Pour Chris Rainosek, cette histoire fournit un contexte : « Nous essayons toujours de nous montrer respectueux et conscients des pans d’histoire qui ont donné naissance aux traditions culinaires de Mobile », dit-il. « Aujourd’hui comme toujours, notre priorité est le respect des saisons. »

Birmingham

Dès le 10e siècle, bien avant que l’on entende parler de gastronomie à Birmingham, les communautés amérindiennes ont commencé à cultiver les « trois sœurs » (courge, maïs et haricots), qu’elles consommaient avec du poisson sauvage et du gibier. Quand l'Alabama est devenu un État américain en 1819, les ventes fédérales des terres ont débuté et des agriculteurs écossais et irlandais de Virginie, de Caroline du Nord et du Sud, et de Géorgie y ont installé des exploitations familiales où ils cultivaient de l’avoine, du seigle et des pommes de terre, et élevaient moutons, porcs et bovins. Un peu plus tard, les navires négriers ont importé les traditions culinaires d’Afrique; la soul food de Birmingham est née alors que le chou cavalier, les niébés, le gombo, les piments et la pastèque composaient l’alimentation des ouvriers des mines et des usines de la ville.

Au début du 20e siècle, l'économie industrielle florissante de Birmingham attire de nouvelles communautés étrangères qui viennent enrichir l'identité culinaire de la ville. En 1910, les Italiens, et en particulier les Siciliens se sont massivement installés dans le quartier industriel et y ont aménagé des potagers et de petites fermes garnis de tomates, de basilic, de poivrons, d’aubergines, de figues et cardons, mais aussi des boutiques vendant des saveurs de leur pays. Arrivés entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, les Grecs ont ouvert des stands de fruits, des confiseries et des restaurants de poissons servant des préparations relevées à l’origan. Pendant des décennies, la scène culinaire de Birmingham s'est limitée à ces adresses familiales et à quelques restaurants « meat and threes », qui proposent des repas composés d’une viande et de trois accompagnements.

La trajectoire gastronomique de la ville a pris un autre tournant au début des années 1980 lorsque le chef Frank Stitt a ouvert les portes du Highlands Bar & Grill, hommage à son enfance passée à la ferme de ses grands-parents et autour d’assiettes dominées par le maïs, les haricots, les légumes verts, les œufs, le bétail et les légumes en conserve, autant d’ingrédients qui ont longtemps composé l’alimentation des familles et des ouvriers de Birmingham.

« Je voulais mélanger nos ingrédients du Sud aux traditions culinaires du terroir français », explique Frank Stitt, avant d’ajouter : « Je voulais une cuisine raffinée et une grand maîtrise technique, mais sans les chichis que l’on peut retrouver dans les restaurants français sophistiqués. »

© Mason David Erwin/Bottega
© Mason David Erwin/Bottega

C’est ce concept qui a redessiné la culture culinaire de Birmingham et influencé plus tard des restaurants comme Chez Fonfon et Bottega, aujourd'hui distingué par le Guide MICHELIN, où les classiques italo-méditerranéens sont repensés avec l’esprit du Sud américain. À Bottega, Frank Stitt s'inspire directement de l'héritage des immigrants italiens de Birmingham, des trattorias du Piémont, des restaurants de fruits de mer de Capri et de Sicile, et même de Venise : « On prend ces excellents ingrédients du Sud et on leur applique la philosophie fondamentale italienne : la simplicité ».

© Cary Norton/Helen
© Cary Norton/Helen

Le chef Rob McDaniel, qui a travaillé sous la houlette de Hastings en tant que sous-chef, fait à son tour évoluer cette philosophie chez Helen, un restaurant centré sur les grillades qui porte le nom de sa grand-mère. « Dans le Sud, la nourriture est primordiale », dit-il. « C’est souvent le sujet de prédilection quand on ne sait pas quoi dire. » Dans son restaurant Bayonet, il conserve cette intégrité et l’accompagne d’un respect des saisons et de l’utilisation de poissons entiers, une approche pratique inspirée des nécessités du passé.

© Caleb Chancey/Hot and Hot Fish Club
© Caleb Chancey/Hot and Hot Fish Club

Parmi les chefs influencés par Frank Stitt, Chris Hastings est de ceux qui ont propulsé Birmingham dans une nouvelle ère culinaire lorsqu’il a ouvert le Hot and Hot Fish Club, en 1994. « Cuisiner avec des ingrédients locaux et de saison, ce n'était pas une tendance : c'était le reflet de l'abondance naturelle de l'Alabama », affirme-t-il. D’où l'importance de bien comprendre les plats régionaux et de leur permettre d'évoluer sans courir après la nouveauté. À mesure que les marchés fermiers se développaient, les restaurants se sont permis de mettre en avant les ingrédients historiques de la région.

© OvenBird
© OvenBird

De l'autre côté de la ville, OvenBird illustre l’ouverture croissante de la ville sur le monde tout en restant fidèle à la préparation au feu de bois, ici effectuée sous le regard des convives. Hastings considère que cette évolution internationale est une suite logique pour la cuisine du Sud, caractérisée par la simplicité et le respect des ingrédients.


Huntsville

L’histoire culinaire de Huntsville est moins marquée par l'agriculture que par l'innovation. Ancrée dans l'héritage des Appalaches et l'agriculture de subsistance, la ville a connu une transformation radicale avec l'arrivée du programme spatial en 1960, lorsque la NASA y a installé le Marshall Space Flight Center. Scientifiques, ingénieurs et fonctionnaires de la défense venus du monde entier ont apporté à Huntsville les saveurs et techniques de leur région d’origine, et les goûts locaux ont peu à peu évolué.

Aujourd'hui, la scène gastronomique de la ville a pris un visage résolument international. Spécialités coréennes, jamaïcaines, mexicaines, indiennes, thaïlandaises et européennes y côtoient avec bonheur la cuisine typique du Sud américain. Plutôt que de remplacer les références gastronomiques de toujours, les influences interculturelles les ont enrichies.

© Sarah Belanger/Purveyor
© Sarah Belanger/Purveyor

Une métamorphose qu’illustre à merveille Purveyor, dont la propriétaire, Stephanie Kennedy Mell, a choisi d’assumer pleinement cette influence des cuisines du monde. « La diversité mondiale, on s’y connaît », affirme-t-elle. La carte réinvente les classiques avec des nuances interculturelles : osso buco revisité avec du porc mariné au chipotle, gnocchis de plantain sauce mole aux noix grillées, tacos de wagyu à l’aïoli d’aji amarillo, poitrine de porc kurobuta sauce mole… Autant de créations qui reflètent les origines mexicaines du chef Juventino Manuel et sa formation aux cuisines d’Asie. Là encore, les ingrédients du Sud restent au cœur des préparations, mais l’influence s’aventure joyeusement au-delà des frontières.

© Sally Ham/Salt Smokehouse
© Sally Ham/Salt Smokehouse

A la Salt Smokehouse, le barbecue se tourne aussi vers l’international, et s’enrichit d’accompagnements comme la salade de chou au gingembre-serrano et les choux de Bruxelles au miel épicé et yuzu. Les beignets de brisket fumé au fromage chihuahua et les bao de crabe en mue sont quant à eux la preuve que fumage, épices et conservation relient la cuisine au barbecue du Sud à des traditions bien plus lointaines.



Image d’illustration : La façade de l’Alabama Theatre à Birmingham. © Travel South USA


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